Les ideation challenges, un désastre pour notre écosystème entrepreneurial

By June 12, 2017Blog

Pour mieux cerner la problématique à traiter le long de ce post, je voudrais entamer avec une situation que j’ai vécue des dizaines de fois ces dernières années.

< Silence… moteur… ça tourne… action ! >

  • Moi : votre idée de projet est fort intéressante, cela dit, ça reste une idée, qui nécessite une concrétisation (le développement d’un prototype ou d’un MVP) et une validation auprès de quelques clients/utilisateurs pour qu’elle soit fundable.
  • Le promoteur d’un ton suffisant : J’ai failli oublier, au fait, je suis lauréat de plusieurs concours d’ideation…
  • Moi : félicitations ! mais gagner des challenges dénote, au mieux, d’une fibre entrepreneuriale et d’une bonne capacité à prendre la parole en public, mais ça ne représente, aucunement, une garantie du Proof Of Concept. Y a encore du chemin pour valider tout ça…
  • Le promoteur qui esquive : ok ! mais j’ai besoin d’argent pour faire mon POC.
  • Moi : pas forcément, vous avez déjà l’argent gagné lors des différents concours, sinon, je vous recommande vivement, de fédérer des cofounders avec différents backgrounds (technique, mkg, sales…) autour du projet et qui vont travailler en contrepartie de parts dans la société. Vous avez déjà réussi à vendre votre concept à des jurys, je suis certain que vous pourriez le faire avec tes potentiels cofounders…
  • Le promoteur contrarié : je crois que, tout simplement, vous ne voulez pas aider les jeunes !
  • Moi regardant ma montre : Monsieur, nous ne prétendons aider ni les jeunes, ni les moins jeunes. Nous sommes des investisseurs, et un investisseur, même à Silicon Valley, ne finance plus un projet sur une PPT…
  • Le promoteur déçu : vous ratez une grosse opportunité Monsieur !

< Coupez ! >

La déception de ces jeunes “victimes” et le ras-le-bol de revivre ces situations extrêmement gênantes m’ont poussé à porter une analyse critique au fameux format “Ideation challenge” et surtout à la manière dont il est exécuté en Tunisie.

  1. Les promesses fallacieuses :

En principe, un ideation challenge devrait avoir pour objectifs ultimes, l’encouragement des jeunes à entreprendre, et surtout leur familiarisation avec les notions de base du business et du design thinking (proposition de valeur, problématique des clients, validation du besoin, étude de marché, benchmarking, go to market strategy, Business planning…). En output, on aurait juste des graines de startuppeurs avec le minimum syndical entrepreneurial, qui devront mettre les bouchées double pour développer leurs produits, monter leurs business et réussir peut être leur première levée de fonds.

Malheureusement, la réalité est autre. En effet, et tel que j’ai pu constater lors des ideation challenges auxquelles j’ai pu assister, les objectifs annoncés sont en totale inadéquation avec le format. On peut, d’ailleurs, citer à titre indicatif les objectifs les plus répandues :

  • La création de nouvelles startups à l’issue du challenge.
  • La garantie d’un accès au financement pour les candidats.

Ce sophisme est dû principalement au fait que les ideation challenges en Tunisie sont réduits à des campagnes de communication RSE ou autres, du coup, tous les moyens sont bons pour réussir l’événement, quitte à avancer des fausses promesses aux candidats, aux sponsors ou à la Direction Générale (si le challenge est organisé par un brand).

2. Le show qui prend le dessus sur le business :

Lors des sessions de coaching précédant le pitch final des challenges, on se rend vite compte qu’on est plus dans le théâtre du dimanche que dans le business. Je m’explique : les aspects business et surtout validation de concept sont marginalisés au profit du sacro-saint pitch. Mais ce qui est plus frappant, c’est que si un coach essaie d’aborder sérieusement le volet business ou de challenger les candidats sur la validation du concept, il est vite interpellé par les organisateurs qui l’invitent gentiment à ne pas s’attarder sur ce volet et à se concentrer sur le pitching.

Un pire traitement est réservé au produit, qui est ignoré complètement. Il est clair que même si on est dans l’ideation, quelques mockups ou une petite démo illustrant la couche fonctionnelle du produit sont forts importants pour inciter les candidats à porter une réflexion sérieuse sur la faisabilité technique du produit, les use cases, la UX…

“Il faut assurer le show, c’est comme ça que vous allez séduire les investisseurs”, c’est ce qu’on matraque aux candidats à longueur de journée, réduisant ainsi le challenge à son pitching day, le jour où il y aura le beau monde, les sponsors, le DG, les médias… le jour où la devanture doit être impeccable.

3. Des air guitaristes en guise de rockstars :

L’air guitar, pour ceux qui découvrent le mot, est une performance qui consiste à mimer le geste d’un guitariste sans avoir l’instrument en main. Malheureusement, l’analogie est vite faite entre les air guitaristes et les lauréats des concours d’ideation (startuppeurs sans produit & sans business). Le système en place prévoit même un parcours type pour ces “performeurs” :

  • On gagne le premier concours.
  • Le roadshow commence.
  • La “performance” s’améliore de challenge en challenge.
  • Les prix s’empilent.
  • Quelques passages médiatiques.
  • On prend la grosse tête et on devient addict à cette gloire factice.
  • La spirale du price hunting nous berne et on en fait, sans même le savoir, un business model à part entière.
  • Au bout d’un an & demi, le “performeur” et son concept deviennent usés et le roadshow s’arrête brutalement.
  • On se retrouve sans produit, sans business et avec une réputation de bonimenteur qui bloque toute démarche auprès des investisseurs.
  • On abandonne l’aventure entrepreneuriale sans même l’entamer en s’auto-convainquant que le véritable problème c’est le financement.

Et là, on voit clairement comment le système broie froidement nos futurs entrepreneurs.

4. Un désastre pour l’écosystème :

Le désastre se manifeste sur plusieurs niveaux et l’impact est aussi bien présent que futur :

  • La très belle dynamique de lancement de startups (des vraies) débutée quatre ans en arrière est en train de s’essouffler progressivement. Ce sinistre constat est fait au vu des pipes actuels des différentes structures de financement early stage. En effet, les startups fundable ne courent plus les rues.
  • Une culture marginalisant le doing au profit du pitching est en train d’être diffusée à grande échelle par les ideation challenges, ce qui ne nous rassure guère par rapport à l’avenir de notre écosystème.

Le pire c’est qu’en conséquence, les investisseurs pourraient déserter petit à petit le financement des startups et venir ainsi à bout de l’écosystème.

5. Mes humbles recommandations aux futurs startuppeurs :

Les investisseurs préfèrent de loin les véritables rockstars aux air guitaristes. Et pour le devenir, il faudrait tout simplement :

  • Commencer par faire un peu d’air guitar en participant à un ou deux ideation challenges, mais, dans le seul et unique objectif de récolter le love money nécessaire à l’évolution de votre startup.
  • Former votre “band” en fédérant une équipe complémentaire autour du projet, c’est primordial pour la réussite d’une startup.
  • Se focaliser sur votre “musique”, autrement-dit, se concentrer sur le développement du produit et surtout sa validation auprès de votre clientèle cible et pas un jury de concours.
  • Percevoir la levée de fonds comme un besoin pas comme une finalité et surtout pousser le bootstrapping jusqu’au bout. Les meilleurs groupes ont vu le jour dans les garages, c’est là où on est le plus créatif.

Au bout de ce parcours, et si votre “son” s’avère bon, le producteur viendra, à coup sûr, vous chercher dans votre garage.

 

Par Aymen Mbarek

Aymen Mbarek

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